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Ce que vous dites me touche – 5è partie

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– Ouais ! Vous pouvez parler, éructe Mickaël. Vos créatures ont décimé nos amis. Même Loïc !

– Et bien, tuez-moi, si vous l’osez ? Vengez vos amis.

– Non, réplique Mickaël d’une voix basse, je ne le peux pas. Vous sortez toujours vainqueur.

– Je peux peut-être vous aider. Et si vous vous en preniez à mes créatures ?

– Quoi ?

*

Le plus calmement du monde, M. Johnson se lève et appuie sur un bouton contre un mur. Au sol, une trappe s’ouvre. Subitement, Véronique comprend pourquoi cette maison a toujours paru inhabitée. Elle n’a tout simplement pas été pensée pour être occupée ! Toute trace de vie n’y peut être que fugace, un accident dans une éternité de silence. Même la Mort a trouvé l’endroit trop désert.

Pour voir la Vie, il faut descendre.

Et justement, Mickaël se penche sur la trappe, s’empare d’une échelle. Véronique le rejoint vivement, elle ne veut pas rester seule avec le vieillard. Celui-ci clôt la marche et ferme la trappe de l’intérieur comme il tournerait la dernière page d’un livre.

– Ici, annonce M. Johnson, faites comme bon vous semblera.

Mickaël s’avance et découvre… des bonbonnes ! Des dizaines de bonbonnes en verre, de toutes tailles, toutes contenant un disque. Cet endroit est en quelque sorte un laboratoire !

Voilà qui intrigue à nouveau Véronique. Pourquoi peut M. Johnson les a-t-il conduits ici ? Dans cet endroit qu’ils n’auraient jamais découvert et qu’ils peuvent maintenant détruire ?

Son teint rose immonde n’est certainement pas perclus d’inquiétude. Il témoigne au contraire d’une grande sérénité qui frise l’inconscience. L’hôte ds lieux abandonne soudain ses comparses. Il s’enfonce dans le laboratoire. Il contourne une table sur laquelle une bonbonne ouverte a été déposée. Il insère un entonnoir dans le goulot puis s’incline. L’improbable se produit ! Sa tête en forme de tasse est en vérité un récipient dont le contenu se déverse dans la bonbonne.

Un disque qui va désormais ingérer un liquide. Peut-être cela l’aide-t-il à grandir ?

C’en est trop pour Mickaël ! Les morts entassés dans les cimetières, ses amis décimés les uns à la suite des autres par sa faute. Maintenant, ces bonbonnes et il faudrait encore supporter le regard impassible du vieillard ?

Assez !

Le jeune homme s’empare d’un bâton apparu comme par magie, de façon bien opportune. Il perçoit les moindres mouvements des créatures, leur élan vital. Pour ainsi dire, il les entend grandir ! Ses yeux écarquillés fortement fatiguent, sa vue faiblit un peu mais tant pis. Maintenant, il faut agir.

Il tient son bâton à la manière d’une batte de base-ball, décrit des moulinets autour de lui puis, au nom de tous les autres, propulse l’arme et…

…heurtée de plein fouet, l’une des bonbonnes éclate en mille morceaux dans un bruit grisant pour Mickaël. Le liquide se déverse au sol tandis qu’une des bêtes choit. Elle change de couleur, pâlit et succombe rapidement. Ravi, frétillant comme un enfant, Mickaël lève à nouveau sa batte et vient heurter une deuxième bonbonne.

– Mickaël ! Arrête !

Mais l’ordre de Véronique est sans effet. A la vitesse de l’éclair, il frappe et hurle de joie devant le boucan engendré.

Pour Véronique, il devient évident que tout cela était prévu. De loin, M. Johnson la contemple et la félicite du regard. Au rez-de-chaussée, il était probablement sans défense après s’être délesté de deux créatures. Peut-être même que fabriquer un disque le fatigue aussi ?

A deux, ils auraient donc pu le terrasser, il était si vulnérable, si fragile.

Pour sauver sa vie, il a inventé un stratagème. Faisant preuve d’un sang-froid ahurissant, il a mis en place un piège qui a suffi à le sauver.

*

Mickaël s’enorgueillit de plus en plus en voyant toujours plus de bêtes se faire massacrer. Oui mais bien d’autres réussissent à s’envoler, s’échapper. Il y a aussi cette myriade de disques qu’il ne voit pas mais qui surgissent de partout.

Des ouvertures de porte et de cachettes insoupçonnées dans le plafond.

Mickaël continue, gai et rieur, de se défouler. Encore une bonbonne ! Et encore une !

– Mickaël !

Cette fois, le cri terrifié de Véronique le sort de ses occupations. Il laisse tomber son bâton au sol de stupéfaction.

Une horde innombrable de disques volent nerveusement. Certains, au fait de la colère, se déplacent telles des âmes damnées entortillées. Les autres déploient leur superbe. Il y a de petits disques et d’autres qui ressemblent à des raies manta. Progressivement, tous se rapprochent et volent en cercle à l’unisson au-dessus de Mickaël.

On dirait une nuée de corbeaux volant à l’intérieur d’un puits ! C’est magnifique et terrifiant en même temps !

Mickaël regarde une dernière fois Véronique. Pour chercher un dernier mot de réconfort. Il la voit totalement impuissante, il est lui-même décomposé. Au-dessus de lui, le vol collectif génère un courant d’air glacial emportant des nuages de haine et de rancœur. La tête levée, il n’a même plus la force nécessaire pour tenter de s’échapper.

Le vol dure encore d’interminables secondes durant.

Brutalement, les disques s’enroulent sur eux-mêmes, le bas formant un coin tranchant. Puis tous se laissent brutalement tomber sur Mickaël. La violence du choc le fait s’agenouiller tandis que les plus grands disques le transpercent de part en part sous le regard horrifié de Véronique. D’autres disques s’écrasent sur son corps et son visage, déversant une masse gélatineuse qui attaque instantanément sa chair à la manière d’un acide. Tandis qu’il vit ses derniers moments, il subit encore l’outrage et la douleur d’une décomposition de son visage.

Lorsque ces disques tombent à terre, épuisés et mourants, il n’y a plus qu’un crâne figé dans un ultime cri que personne n’a entendu !

*

– Pourquoi avez-vous tué tous mes amis, M. Johnson ?

– Le voile me permet de rendre la réalité plus acceptable. Quand il se retire, je découvre les hommes tels qu’ils sont réellement, avec leurs réactions égoïstes, leur étroitesse de vues. Cela m’est insupportable.

« D’aussi loin que je remonte dans ma vie, j’ai toujours détesté les humains. Les brimades subies pendant l’enfance, les quolibets pendant les années suivantes, m’ont amené à perdre toute confiance dans les miens. Je me suis isolé, j’ai voulu fuir cette race à laquelle j’appartiens. »

« Je n’aurai pas dû rester cet être ignoble qui hait tout le monde. »

« Un jour, en effet, j’ai rencontré une femme. Elle était différente des autres. Elle était belle mais, surtout, elle me comprenait. Elle m’acceptait et m’aimait pour ce que je suis. Avec elle, j’ai redécouvert cet homme sociable que j’avais été dans le passé. Je me suis progressivement ouvert aux autres. Son sourire, sa générosité naturelle me rendaient les gens agréables. L’humanité a perdu ses tares quand je l’ai rencontrée. C’était un amour parfait et je me prenais à faire des projets. »

« Malheureusement, cela n’a pas duré. La vie peut être très cruelle parfois. On me l’a ôtée, volée, lors d’un accident tragique de voiture. Depuis ce jour, j’ai perdu à nouveau confiance dans les hommes. C’est là que j’ai commencé à en fabriquer. Les créatures, les disques. Elles sortent de mon crâne. C’est étrange, oui, inquiétant, un peu mais pas douloureux. Le hasard a voulu que je me gratte un jour le sommet de ma tête pour me rendre compte qu’il s’était ouvert ! Que quelques chose y logeait ! Imaginez ma surprise ! »

– Je l’imagine d’autant plus qu’elles ont un pouvoir magique.

– Oui, c’est ce que j’ai fini par découvrir. Et j’ai payé cette découverte avec des litres de sang. J’ai perdu mes derniers amis en menant sur eux des expérimentations malheureuses. J’ai dédié une salle entière aux créatures que je fabriquais. Je ne connaissais pas leur pouvoir à ce moment mais je sentais qu’elles étaient nées pour interagir avec le monde extérieur ! Pour me servir. J’ai voulu tester leurs pouvoirs et la force de manipulation dont je disposais. Ces bestioles, je les ai tout simplement projetées sur mes amis.

– Et vous vous êtes rendu compte qu’elles mangent leurs victimes ?

– Uniquement celles qui m’ont déçues. Mes amis désapprouvaient mes expériences et la compagnie de ces bêtes. Au final, j’ai dû construire un cimetière avec leurs cadavres.

Véronique a un haut-le-cœur.

– J’ai mené une vie d’ermites dans la villa. Au fil des années, de jeunes gens ont voulu entrer. Je les accueillais pour des séjours touristiques. Au début, cela me divertissait et rapidement, je me suis ennuyé à leurs contacts. Les créatures devenaient un moyen pratique de m’en débarrasser.

– Je suppose que vous nous avez tous aperçu en premier lieu derrière un voile ?

– Lors de votre arrivée, l’une des créatures gardait l’entrée et c’est à travers elle que j’ai vu la quasi-totalité d’entre vous. Vous, vous y avez échappé, je vous ai toujours connue pour celle que vous êtes réellement.

– Et c’est pourquoi je ne vous ai pas déçu. Mais croyez-vous maîtriser vos bêtes ?

Pour la première fois depuis des années, le visage de M. Johnson exprime un sentiment humain. La surprise. Pendant ce temps, Véronique frotte ses yeux pour en ôter les larmes. Bien que dégoûtée, elle prend un air ferme.

– Comment ça ?

– Pour sauver votre vie, vous venez de sacrifier la vie de très nombreux monstres qui existent d’abord pour vous servir. Alors je vous pose cette question : croyez-vous que les créatures vous obéissent ?

– Mais naturellement ! Elles doivent tout à celui qui les a créés. Elles existent grâce à moi.

– Eh bien je dis que non !

La fermeté de son ton à nouveau le surprend. Enfin, ses yeux sont moins enfoncés, enfin son visage adopte une expression. Il rejoint pour la première fois le cercle des hommes et non plus seulement celui des humains gâchés par une vie inacceptable. Il n’a plus discuté depuis des années. Découvrir une jeune femme qui débat le plonge dans un grand désarroi. Il s’avance vers elle pour tenter de la convaincre. Il n’a plus un regard pour ses créatures.

Il ne remarque pas qu’elles essaient de se dégager du corps transpercé de Mickaël. Leurs assauts a eu un effet épouvantable. Elles se sont entre-tuées, beaucoup ont péri mais les plus fortes ont survécu.

– Vos créatures, M. Johnson, ont une vie propre. Elles vous offrent ce que vous demandez mais elles vous enferment aussi dans une bulle qui vous fait perdre le goût pour l’extérieur, la lucidité, l’esprit de recul. Je ne vois pas en vous le monstre rebutant que vous décrivez. Je ne vois rien qu’un homme, certes différent, mais qui n’a pas su, n’a pas pu, trouver sa place au milieu des siens. Un homme qui a perdu confiance en lui et qui, pour se protéger, impose aux autres ce que lui dirait, sa manière de voir. Le monde ne fonctionne pourtant pas ainsi, M. Johnson.

Véronique s’avance alors vers lui, soutient son regard avec une morgue insoupçonnée.

– Ces créatures vous manipulent !

– Non, hurle-t-il. Je peux les détruire quand je veux. Elles ne sont que de vulgaires objets dont je peux me débarrasser à n’importe quel moment !

Il continue d’avancer vers elle, ignorant superbement toutes ces créatures qui, tant bien que mal, s’accrochent à la vie. Et tandis qu’elles mènent ce combat terrible, elles écoutent cette conversation.

– Notre rencontre, Véronique, peut changer les choses. Maintenant que je vous ai rencontrée, vous, non pas sous la forme d’une réalité enjolivée mais de ce que vous êtes, je reprends espoir qu’il existe en ce bas monde au moins une personne qui peut me comprendre. Il suffit d’une seule, Véronique, et tout peut changer.

« Je suis bien trop âgé pour espérer susciter en vous le moindre sentiment à mon égard. J’espère simplement un peu de tendresse pour un vieil homme qui a tant souffert. Je ne vous demanderai jamais de m’aimer, simplement de m’accepter. Et si vous le faites, toutes ces créatures deviendront entièrement inutiles. »

Il s’avance vers elle, quémandant une réponse. Il aimerait tellement qu’elle accepte de l’accompagner pendant le reste de sa vie. Il s’étonne qu’elle ne réponde pas, il s’impatiente légèrement de son silence. A moins que ? Mais oui, elle ne l’écoute pas, lui. Elle est plutôt concentrée sur un bruit que lui avait ignoré jusqu’ici. Elle ne le regarde plus d’ailleurs, quelque chose l’épouvante. Qu’est-ce que c’est ?

La réponse à cette question prend la forme d’un battement d’ailes.

*

Il tourne lentement la tête vers la droite et ouvre grand les yeux. Devant lui, se dresse le spectacle désolé d’un amas de créatures effondrées au sol. La plupart sont déjà mortes, d’autres agonisent et tentent des gestes désespérés pour survivre. Il y a des cadavres partout, parfois même amassés les uns sur les autres.

Cela le laisse indifférent.

Le plus impressionnant est certainement l’énorme masse qui flotte devant lui. Toutes les créatures ayant survécu font œuvre commune, fusionnent les unes avec les autres. M. Johnson ignorait absolument tout de ce pouvoir. Se rassemblant comme elles peuvent, elles forment bientôt une horrible limace géante. Une espèce de créature gluante dont le dos est parsemé de paires d’ailes et le corps, recouvert de gueules s’ouvrant et se fermant régulièrement, affamées.

La fusion est largement imparfaite. C’est surtout une tentative abominable de s’unir. Cette créature suinte de partout, se déplace avec une grande difficulté. Malgré tout, l’amas improbables d’ailes parvient à soulever le corps, tout particulièrement l’arrière, pour incliner la limace en avant. Ainsi, M. Johnson fait-il face à une gueule béante et vengeresse.

Il est tout simplement halluciné. Comment aurait-il pu penser que ces créatures, son œuvre, qui lui doivent la vie mais aussi un sens à leurs existences artificielles, allaient se retourner contre leur créateur ? Sidéré, le vieillard semble également un peu reconnaissant à cette existence qui lui aura paru si injuste. Finalement, le salut libératoire viendra précisément de ces créatures, de son œuvre. De lui-même, en quelque sorte. Après tous ces assassinats sauvages pour le compte de leur maître, il ne voyait pas ces bêtes se sentir blessées dans leur amour-propre au point de réclamer une vengeance.

Cela le conforte quelque peu dans l’idée qu’on ne peut compter que sur soi pour mener son existence et savoir y mettre un terme au bon moment. Cela lui confirme combien la vie est un fardeau. Ou alors, cela veut dire qu’il s’est totalement trompé et complaît dans l’autodestruction.

Il regarde la gueule énorme avec une certaine envie.

– Ce n’est pas croyable, murmure-t-il faiblement.

Il ne bouge pas.

Il est de toute façon trop vieux et trop faible pour leur échapper. C’est pourquoi il patiente.

Brusquement, la créature plonge à la verticale et vient engloutir le vieillard en une seule fois ! Le tout sous le regard tétanisé de Véronique. Oh il est encore en vie, étendu dans la bête ! Il est simplement devenu le prisonnier de ses visions.

Mais, pour la première fois depuis des années, il ressent la peur. Il ne veut plus mourir.

La créature est épuisée après son effort mais elle n’abandonnera pas. Avec force, avec rage, elle parvient péniblement à se redresser. Lentement, mais inéluctablement, elle se repositionne à l’horizontale. Elle se retourne et fait face à l’un des murs. Le vieillard ne parvient qu’à murmurer « non », plusieurs fois à la manière d’un sinistre battement de tambour. Cela donne du rythme et entraîne la limace dans l’action. Elle commence à reculer, prend de l’élan.

– Non ! Non ! Vocifère M. Johnson de plus en plus en plus fort.

Elle continue.

– Non ! Hurle-t-il à nouveau. »

Mais elle ne l’écoute pas.

Assemblant ses dernières énergies à l’unisson, elle se précipite contre un mur dans un grand battement d’ailes. Le choc est d’une violence sans précédent, aucune créature n’y survit.

M. Johnson est en partie éjecté de la bête. Son crâne est cassé, fragmenté, du sang coule de ses lèvres, sa cage thoracique est défoncée.

Il se met à trembler. Il accorde un ultime regard à Véronique comme l’incarnation de cette partenaire idéale qu’il cherchait et que pour la deuxième fois, il s’apprête à perdre. Le temps n’est plus aux regrets et encore moins aux remords.

A quelques secondes de la mort, il est à constater combien la vie en solitaire peut être vaine.

Enfin, le vieil homme s’effondre. Terrassé.

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