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Ce que vous dites me touche – 4è partie

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*

Encore raté ! Comment un portail rouillé et branlant peut-il empêcher un groupe de jeunes gens de sortir ? Il suffirait de saisir la porte et de l’ouvrir, non ? Mais voilà, personne n’a eu ce courage. Tout le monde a essayé et en a été empêché. Empêtrés dans la résignation, harassés par une fatigue morale qui rend toute action difficile et de toute façon vaine.

Alors, ils sont tous rentrés, penauds, ont emprunté les escaliers pour voir Denise. Loïc entre le premier dans sa chambre et en ressort immédiatement, en vomissant ! Quoi ? Que s’est-il passé ? Qu’est-il arrivé à Denise ? Une cohue terrible se forme dans la chambre qui ne peut réprimer un cri d’horreur.

Devant eux, se dresse un tas de gélatine. Son visage ahuri se tient prostré contre une paroi, abreuvant ses amis de la terreur qui l’accable. On devine la malheureuse assise, pliée en quatre plutôt. On imagine un combat terrible et l’on voit la bête progressivement trépasser. Malheureusement, cela ne sauvera pas la jeune femme qui lentement, se fait absorber.

Dégoûté, chacun sort.

– Maintenant, ça suffit ! Tonne Harry. Il faut retrouver le vieillard et lui faire payer la mort de nos amis.

– Et si on appelle la police ? Propose Véronique.

– Non ! Nous devons nous en occuper nous-mêmes ! Si seulement l’on savait où il s’est réfugié ?

Les voilà qui descendent l’escalier tout en réfléchissant.

*

Il faut continuer les recherches dans la maison ! Il y est forcément. Mais où est-il ? On en discute, on spécule, on défend ses arguments. Un brouhaha se forme auquel Véronique semble pourtant indifférente. Le regard orienté vers la fenêtre, elle laisse les autres à leurs discussions. Elle sort. Elle a la certitude qu’elle va le rencontrer.

Effectivement, elle le retrouve près du lac. Elle marche doucement dans sa direction. Tiens ? Elle n’avait jamais remarqué, sur sa droite, trois pierres, mal alignées. Au milieu du gazon desséché.

D’ici, ils forment les contours d’une femme de roche cherchant à s’extirper du sol. Quelque âme damnée condamnée à errer sans fin ?

Elle atteint le lac. Le spectacle est stupéfiant !

Aucun membre du groupe ne s’était aventuré à cet endroit précis. Pour tous, cet arbre penché, ce n’est qu’un gros saule voûté sur un lac. De ce côté-ci pourtant, le tronc a été sculpté. Il forme un gros chat bedonnant, debout sur ses pattes de derrière et tenant une bâche à bout de pattes ! Une fantaisie pareille ? Ici ? Une image aussi douce est-elle concevable quand la souffrance est tellement omniprésente ? Sous la bâche, l’homme à la tête en forme de tasse se tient à l’abri. Il pêche calmement dans le lac qui regorge de poissons affamés qui se précipitent à la surface.

Une telle fantaisie détonne incroyablement avec tout ce qu’elle a connu jusqu’ici. Elle n’imaginait pas cet homme si féru d’art.

– Tout est une question d’angle, explique l’homme. Selon l’endroit où vous êtes, les choses donnent d’elles-mêmes une image différente.

– Il en va de même de vos créatures, n’est-ce pas ? Elles fonctionnent comme un miroir déformant qui restitue une autre parole que ce que les victimes disent réellement ?

– Vous avez compris cela sans les voir à l’œuvre ? Vous êtes perspicace.

Puis il se tait. Elle s’assoit près de lui, dans l’herbe, et le regarde pêcher. Cet instant est incroyable, il ressemble à une après-midi passée en compagnie d’un ami de toujours !

Enfin, Véronique brise le silence.

– Pourquoi est-il impossible d’ouvrir le portail ?

– Au fil du temps, bien des jeunes gens sont entrés ici. Aucun n’en est ressorti vivant. Ces lieux se sont imprégnés de leurs sentiments : le désespoir, la colère, la peur, la résignation, l’abandon.

Il jette nerveusement un peu de pain dans l’eau.

– Le portail a subi de plein fouet toutes ces émotions négatives et cela l’a usé. Il s’est laissé gagner par la rouille. Le contact avec les hommes peut être très destructeur, vous savez ?

– Alors, ceux qui entrent ici perdront forcément la vie ?

Il marque un silence puis répond, d’un ton définitif, mais triste :

– Oui.

La partie de pêche reprend.

– Vous devriez rentrer, Mademoiselle. Vos comparses dépensent beaucoup d’énergie pour me retrouver. Il ne faudrait pas qu’ils nous voient ensemble.

Elle aimerait le convaincre de la pertinence de les laisser repartir. Mais sa désaffection à l’égard des humains est telle que le combat semble perdu. Elle ne trouve aucun argument et sent qu’il ne changera pas d’avis. Elle abandonne, se lève, revient vers la maison, pensive.

*

Véronique s’immobilise net dans une exclamation de surprise tandis qu’une main se pose sur le mur extérieur de la maison. Elle perçoit Harry s’extirpant de la bouche du gigantesque visage de pierre. Ses yeux sont injectés de sang, ses veines ressortent affreusement tandis que ses doigts se crispent davantage.

Elle l’ignore mais il les a aperçus, l’un à côté de l’autre, tandis qu’il regardait négligemment par la fenêtre.

Sans un regard pour son amie, il se précipite vers M. Johnson. Il court comme un fou, bringuebale son corps d’une jambe à l’autre, lourdement. Chaque enjambée en direction de sa cible lui donne un peu plus de courage et d’assurance. Le voilà grisé de vengeance et pourtant, rien ne semble impressionner le vieillard ! Dressé fièrement, il regarde de haut son jeune assaillant. Dans ses yeux, il y a le mépris et la désapprobation, la concentration, la colère, l’envie de tuer. La rage de tuer.

L’inconscient se rapproche, le sage le toise. Maintenant, Harry aperçoit le blanc des yeux de son rival et il n’y voit aucune peur. Il éructe un cri pour l’ébranler mais rien.

Soudain, M. Johnson lève son bras droit et, dans un vaste mouvement circulaire, projette un petit disque dans la direction de l’assaillant. Harry réalise à peine ce qui lui arrive jusqu’à ce qu’il sente une petite, mince, créature se coller à ses lèvres, entrer dans sa bouche !

Il stoppe net sa cavale mais glisse dangereusement pendant de courts instants. Il manque tomber.

Une peur panique le gagne tandis que sa mâchoire se fait douloureuse. Il sent que quelque chose tire sur ses joues, son cerveau devient brutalement douloureux.

– Je vais mourir ! Pense-t-il.

Parvenant enfin à arrêter sa glissade grotesque, il se plie en deux et, dans un mouvement convulsif, agrippe le disque pour tenter de l’arracher. Mais la bête est terriblement bien accrochée, elle a déjà adhéré à son palais, recouvre la langue !

– Ca fait mal ! Arrêtez !

– Je suis désolé du mal que je vous ai fait, s’entend-il dire. Pardonnez-moi, M. Johnson.

Mais ? Qui a parlé ? Serait-ce lui ? Tout à ses vaines tentatives d’arracher la chose par coups secs, il se tourne vers ses amis qui découvrent un visage décomposé et en sueur, les yeux révulsés. Ils sont désolés, ils ne savent pas quoi faire. Devant lui, le regard courroucé de M. Johnson l’accable toujours autant.

Soudain, ses yeux s’écarquillent fortement, à la lumière de ce qu’il s’entend dire.

– Je suis plein de remords, mes amis, j’implore votre pardon. La vie me devient insupportable.

Le visage de Harry devient violet, ses veines sont proches d’exploser. Une brouhaha de surprise envahit l’assistance tandis que ce corps se plie en deux à nouveau, tente vainement de se délivrer du monstre. Se secoue jusqu’à en perdre l’équilibre mais toujours le retrouvant.

Ce corps qui a tellement peur de perdre la vie, comment pourrait-il clamer haut et fort son envie d’en finir ? La créature s’est emparée de lui comme d’une vulgaire marionnette. Elle en actionne les mécanismes selon sa volonté.

Malgré tant de repentance, M. Johnson n’est pas décidé à pardonner. La tête en forme de tasse se fait impitoyable dans la cruauté. Il attend tranquillement que l’œuvre mortelle soit accomplie. Harry peine maintenant à respirer. Ne parvenant plus à avaler sa salive, il s’étrangle et tousse sur la créature, qui par ses mots, rend la mort un peu plus inévitable.

Des larmes coulent le long de ses joues.

– Je suis maintenant décidé à mourir, lui fait dire la créature.

*

Il se redresse soudain, part en arrière, ballottant ainsi l’équilibre précaire qu’il avait pu maintenir. Ses yeux se ferment violemment puis s’ouvrent en entier.

C’est incroyable ! Sa bouche s’ouvre en grand ! D’une manière absolument non maîtrisée. Il tente un effort surhumain pour se contenir mais non, rien n’y fait. La peau de ses joues commence à tirer.

– Non ! Oh mon Dieu, non !

Personne n’entend son cri de détresse mais c’est tout comme.

– Harry ! Fais quelque chose ! l’interpelle Véronique.

Jetant ses dernières forces, il resserre sa mâchoire du mieux qu’il le peut. La bataille est épique.

La créature faiblit ! Lentement, trop lentement, la bouche se referme. D’un petit centimètre. Cela paraît peu mais c’est énorme ! Alors, il redouble encore d’effort, se concentre et tente le tout pour le tout. Il peut le faire ! Lui, Harry, ne mourra pas.

Ses amis l’encouragent, ils applaudissent, crient, le félicitent pour chaque progrès réalisé. Chaque millimètre gagné l’enthousiasme, il se sent regagner des forces qu’il réinvestit aussitôt. Les encouragements augmentent en intensité. Son palais se libère doucement, le chemin de la liberté semble enfin retrouvé ! Et il était temps car les poumons le brûlent.

L’énergie s’épuise vite, malheureusement.

La bête reste forte tandis qu’Harry faiblit dangereusement. Il s’essouffle, halète, toussote. Il sent qu’elle s’agrippe d’autant plus à son palais. La douleur recommence. Son effort paraît de plus en vain tandis que sous les regards déçus et horrifiés de ses comparses, la bouche, à nouveau, s’ouvre, inéluctablement.

Elle s’ouvre en grand. Au point que la peau des joues se tende, se tende encore et toujours plus. Et cette fois, il ne contient plus les avancées de l’ennemi.

Ca y est !

La peau lâche. On entend le bruit infernal d’une déchirure. La douleur est d’une intensité indicible ! La bête poursuit son action, la plaie s’aggrave un peu plus et se met à saigner abondamment. Harry sombre dans la résignation sous le coup de la douleur.

Bientôt, l’horreur devient totale. La bouche s’ouvre en entier, la blessure s’accentue, s’accentue… jusqu’à ce que la moitié haute de la tête soit littéralement arrachée et tombe au sol sous les regards effarés des amis d’Harry. Bientôt, ce corps tout entier ploie dans des convulsions effrayantes.

Profitant de la confusion, M. Johnson rentre vivement à la maison tandis que le malheureux s’effondre au sol dans un bruit sourd.

*

La scène les a tous estomaqués, certains sont pris de nausée. Loïc est peut-être celui qui se remet le mieux. La colère peut être source d’énergie. Il est ulcéré ! Sans crier gare, il se précipite vers l’entrée de la maison.

– Non ! Hurle Mickaël mais en vain. Trop tard pour lui aussi.

Loïc franchit la porte et apparaît au vieillard, pareil à un démon en fusion. Un démon qui provoque sur son passage de gigantesques éruptions volcaniques. A peine fait-il quelques pas que le sol cède derrière lui sous les assauts d’une colonne de feu jaune d’or qui illumine la pièce. Tout du moins, c’est comme ça qu’il s’explique la puissante chaleur qui gagne son corps à présent. Cette colonne est éblouissante, le faisceau de lumière réduit cet homme à une fine ombre noire, pleine d’un esprit de revanche. En face, le vieillard semble un peu fatigué suite à ses derniers efforts. Il s’est calmement assis sur une chaise, près de la table, comme pour assister à un spectacle.

Il contemple l’âme noire qui le rêverait mort. Une vague de désespoir le submerge. Oh, ce n’est pas la crainte de mourir mais plutôt la certitude de son inéluctable survie qui l’attriste. Un court instant, il devient triste. Loïc prend cela pour un aveu de faiblesse, un renoncement à se défendre. Promptement, imprudemment, il s’avance vers le vieillard.

– Si seulement cela pouvait réussir, pense-t-il à part.

Le vieil homme laisse ensuite échapper un intense soupir.

Puis il plonge une main dans sa poche puis, dans un grand mouvement circulaire du bras, il lance l’objet en direction de Loïc. Celui-ci a à peine le temps de voir la bête s’ouvrir en un disque large avant de sentir qu’on lui tranche la gorge !

Véronique arrive à temps pour voir la tête voler dans les airs et s’écraser contre un mur !

Décapité, le corps de Loïc trouve à peine la force de s’asseoir sur une chaise, en face du bourreau. Il s’y affale plutôt tandis que les dernières forces et la vie l’abandonnent définitivement.

*

Le traumatisme est épouvantable.

Véronique détourne rapidement le regard de cette scène. Il lui faut un refuge ! N’importe quoi plutôt que la vision d’un macchabée décapité ! Tout plutôt qu’une tête au sol dont le regard consterné regrette le temps des amitiés innocentes.

L’objet de sa fuite, ce sera un tableau accroché à l’un des murs. L’on y voit une femme en robe noire, de dos et tenant une canne en main, à l’horizontale. Bien que la main fut nettement devant le corps, la canne, elle, se tient derrière. M. Johnson remarque immédiatement son sujet d’attention et vient le commenter.

– Les illusions d’optique nous montrent combien l’œil humain peut être berné, voir quelque chose qui n’est pas la réalité. Voir ce qui n’est pas vrai, pas possible.

La proximité de cette jeune femme l’apaise étonnamment. Sa colère s’amenuise, le désespoir progressivement s’envole. Jusqu’à ce qu’il soit interrompu.

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