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Ce que vous dites me touche – avril 2017

1ère partie2è partie3è partie4è partie5è partie

« C’est donc entendu ! Nous passerons la semaine à la Villa du Trouble. Son propriétaire nous accueillera le jour même. »

Mickaël clôt ainsi la séance avec enthousiasme. Ses beaux yeux bleus dégagent une telle intensité que personne, autour de la table, n’ose le contredire. Il faut dire que sa silhouette carrée d’ancien joueur de rugby force le respect !

C’est lui qui a réuni ses amis autour d’une table, lui aussi qui les harangue à propos d’un rêve un peu fou.

De nombreuses bâtisses traînent derrière elle des rumeurs sinistres comme certaines personnes ressassent sans cesse leurs souvenirs.

La Villa du Trouble, un nom suffisamment lugubre, aux yeux de Mickaël, pour mériter une promenade. Elle est étrange, habitée d’un seul homme. Une âme solitaire, on le dit taciturne et mystérieux. Certains lui prêtent même des pouvoirs mystiques mais allez les croire ! En tout cas, on le craint, on s’en méfie de cet énergumène qui survit dans cet endroit maudit pour la race des hommes. Bien des curieux s’y sont aventurés que l’on n’a jamais vus revenir. Que leur est-il arrivé ? Sont-ils seulement encore en vie ?

A la longue, leurs histoires ont disparu des mémoires. Peut-être pas complètement, pour tout dire. Il subsiste certainement quelque chose qui unissait tous ces inconnus et qui a marqué les esprits. De quoi s’agit-il ? Leurs regards. Cette étincelle de vie qui – dans leurs yeux – reflétait la curiosité, le scepticisme devant le surnaturel, l’envie voire l’inconscience.

Il se murmure à ce sujet, aux oreilles de ceux qui acceptent de l’entendre, que la Villa hébergerait une curieuse espèce animale, une chose informe qui vole et dont on ignore si elle est ou non dangereuse pour l’homme. Rumeur ? Fantasme ? La peur suscite l’imagination des âmes simples mais tout cela a aussi éveillé l’intérêt de Mickaël.

*

Aussi, le trajet séparant ce rêve et la réalité s’est-il déroulé à bord d’un train.

Dès le lendemain, en effet, tous se sont retrouvés pour partir ensemble. Les réticences de la veille, que personne n’avait osé exprimer, ont disparu de toutes les têtes.

Ce groupe d’aventuriers, emmenés par Mickaël, est plutôt hétérogène. Il y a : Harry, un fonceur ; Denise, une jeune femme plutôt peureuse ; Loïc, le caractériel de la bande ; Véronique, peut-être la plus sage d’entre tous.

Même Jim sera de la partie ! Mickaël s’en amuse déjà ! Jim est un bon ami qui a malheureusement perdu son grand amour dans un accident tragique. C’est un homme bien, de bon caractère mais mal remis de son histoire. Ses nuits sont devenues compliquées à force d’être hantées par les apparitions fantomatiques de sa belle. Il n’en était pas responsable mais il a gardé de cette aventure un souvenir traumatisant.

Quel délice de l’emmener dans pareil endroit ! Mickaël a décidément hâte d’arriver !

*

« C’est ici ? »

C’est une masure vieille, sinistre. Les fenêtres sont brisées, la peinture des murs est écaillée… S’en approcher ne rend que plus visibles les aspérités de ce visage de pierre érodé par les années. Vu de l’entrée, le portail en recouvre la joue, à la manière d’une barbe mal taillée. Un portail… Ce qu’il en reste, plutôt ! Ce n’est désormais plus qu’un entrelacement de lances rouillées. On hésite à le toucher tant cette barbe postiche de métal menace de s’effondrer…

Malgré cela, Denise s’y essaie. A peine l’effleure-t-elle qu’il s’écarte dans un cri rauque, bronchiteux même, auquel personne ne s’attendait.

Ce cri provoquerait en chaque être vivant un véritable déchirement. C’est une sonorité démente, totalement artificielle et qui concentre pourtant de nombreux signes d’humanité. Dans ce cri perçant, il y a les imperfections du genre humain, les coups durs de la vie, les moments de tristesse, d’abandon… Tous ceux que l’on a envie d’oublier.

Bienvenue dans la plus terrifiante des fêtes foraines !

Celle où tout est réel ! Celle où il ne suffit pas de quitter le train fantôme pour fuir ses démons !

*

Qui traverse le portail croirait effectuer un voyage dans l’espace, atterrir sur une planète dont les satellites sont tout proches. En effet, une lune gigantesque surplombe les lieux en majesté, déposant sur chaque mur, chaque feuille d’arbre, une lumière jaunâtre.

Cette lumière est brumeuse mais également épaisse, pareille a une pâte qu’on pourrait malaxer. Comment parvenir à respirer, ici ? Ce projecteur terrible éclaire les lieux à sa guise, mettant en avant les zones qui nous déplaisent le plus à nous, les humains : le coin d’un arbre où un tueur pourrait se cacher ; la zone la plus marécageuse d’un lac…

« – Nous ne sommes pas les bienvenus, constate Véronique à voix basse.

– Toi aussi, tu as l’impression désagréable de déranger ? Demande Loïc.

Elle opine du chef.

– Pour moi, déclare Harry, c’est comme si je surprenais une scène intime.

Le silence seul trouve la force de s’exprimer après cette remarque.

Alors quoi ? Le groupe va-t-il s’arrêter là ? Céder à ses peurs ?

Bien sûr que non !

Denise et Véronique avancent, poussées par Mickaël. A côté de la maison, un épais saule pleure au-dessus d’un lac étendu dans un lit en forme de cercueil. Il n’y a sur ce lac pas de bulle, pas de mouvement, encore moins de vague. Et pourtant, l’on entend quelque chose.

C’était inaudible auparavant, cela devient obsédant, incontournable, assourdissant. Un ploc-ploc répétitif. Là-bas, enfin, quelque part, l’on jette des pierres dans l’eau en attendant sa fin. Toute la mélancolie de cette personne, son amertume, s’expriment dans la manière si particulière des pierres de pénétrer le précieux liquide.

Mais s’il existe, où est-il ? Pourquoi ne l’aperçoit-on pas ? Décidément, cet endroit suscite une foule de questions !

Que s’est-il passé ici ? Cet endroit a-t-il jamais été animé ? Quel être épouvantable est venu y semer une telle désolation ? Même le jardin prend des allures de champ de bataille où des soldats faits d’herbes gisent, desséchés, ça et là.

– Personne n’assure l’entretien, ici ? Demande sarcastiquement Jim.

Il voulait détendre un peu l’atmosphère. Raté ! Ce n’est vraiment pas drôle ! Tant pis, lui non plus n’a pas envie de rire, d’ailleurs. Il avance lentement, les muscles tendus, les poings serrés. En vérité, il est un peu agacé. Il croyait explorer les lieux en maîtrisant la situation et en vérité, il ne dispose pas de tous les paramètres. Il est donc sur ses gardes.

Il tourne un instant la tête. A ses côtés, la maison tente de surplomber son monde, elle se voudrait impressionnante. Pour cela, elle s’y prend de la pire manière ! Elle se tient, maladroitement, juchée sur une colline maigrelette qui n’est rien d’autre que le plus grotesque des trônes. Pitoyable ! Quoi qu’il en soit, il est temps de la visiter.

*

Tiens, il n’y a pas de porte d’entrée ?

Rien qu’un voile qui s’écarte rapidement pour céder la place. Sur une toile grandeur nature, faite d’obscurité, la silhouette d’un homme se dessine. D’abord un costume démodé, un gilet usé, une cravate criarde. Puis des jambes, longues et maigrelettes.

Mais surtout, surplombant un corps à l’allure austère, une tête sinistre en forme de tasse ! Son visage est paré d’un teint rose des plus inquiétants. Ses yeux sont vides, ou alors ils contiennent un abîme. Un abîme qui a un je ne sais quoi d’effrayant. Cet homme est altier, dominateur mais l’on ressent aussi en lui la sérénité des êtes désespérés. De ces hommes, incompris et incompréhensibles, qui n’ont connu que l’inéluctable, le tragique. Il aurait pu être ce vieillard qui jetait des pierres dans le lac.

«- Soyez les bienvenus dans mon humble demeure », a-t-il assuré d’une voix grave et forte.

Sous les yeux incrédules de son assistance, dans un puissant courant d’air, il se téléporte alors de 20 cm en arrière en une seule seconde ! Une première fois, puis une deuxième. Une manière fantomatique d’ouvrir la voie à ses invités.

Un cri surprend alors l’assistance ! Qui a crié ? C’est Denise. Elle tremble de tout son être. Les entendez-vous claquer, ses dents ? Pourquoi as-tu crié, Denise ? Arrête de trembler comme cela ! Cette terreur panique se colporte doucement vers les autres. Cet homme à l’aspect sépulcral sortirait-il tout droit de son tombeau pour les accueillir ?

– M…M…Merci de votre accueil, Monsieur Johnson, répond Mickaël. Nous n’abuserons de votre hospitalité que pendant une semaine.

– Laissons le temps en décider, rétorque-t-il, énigmatique. Mais entrez donc, vous devez être affamés par votre trajet.

Est-ce un être humain doté de pouvoirs occultes ? Un fantôme ? Un simple illusionniste ?

Quoiqu’il en soit, Jim s’est engagé en premier à l’intérieur, suivi de Denise, de Véronique et des autres.

*

A peine entrés, tous sont transis de froid ! Un froid virulent, souverain, qui pénètre dans la chair humaine. Un froid qui envahit jusqu’à l’intérieur des poutres, de la table, des chaises, des armoires en bois et des étagères. La chaleur de la vie a été chassée des lieux depuis bien longtemps.

Les corps se recroquevillent, tels de vieux boudins pétrifiés. Tout à leurs complaintes, leur émoi, ces convives imprudents ne voient pas le maître des lieux disparaître. Véronique, Jim, Loïc, arpentent la pièce, marchent en se frottant. Mickaël sautille. On se réchauffe comme l’on peut…

N’y tenant plus, Denise se précipite vers la cheminée pour se profiter du foyer. Arc-boutée, elle enduit son corps de la chaleur des flammes. Enfin le retour à la vie ! Se portant un peu mieux, elle se redresse. La décoration posée sur l’étagère retient son attention. Là, un petit oiseau tente de prendre son envol tandis que le bois de la branche d’arbre sur lequel il est posé imprègne progressivement son corps. L’emprisonne à jamais dans la vie silencieuse, immobile, des végétaux. Ici, un poisson s’agite, fermement emprisonné entre les pattes d’un ours. Un peu plus loin, un vieux pêcheur fusionne progressivement avec l’eau d’un fleuve. Quels symboles horribles !

– Avez-vous vu cette décoration ? Marmonne-t-elle péniblement à l’attention des autres ?

Personne ne lui répond, ne se préoccupe d’elle au fond. Si quelqu’un la regardait, il aurait vu combien chacune de ces figurines engendre en elle une terreur sourde et incontrôlable. Elle explose brutalement.

– Tu es content-là ? Hurle-t-elle dans un sanglot pathétique à l’attention de Mickaël.

– Tu n’étais pas obligée de venir, répond-il froidement.

Pourquoi t’énerves-tu, Mickaël ? Pour quelle raison, cet agacement ?

Il ne saurait le dire ou bien il refuse de se l’avouer. Denise exprimerait-elle cette peur qui monte en lui et qu’il tente de refouler ?

Pourquoi sont-ils venus ici ? Qu’y font-ils ? Il n’y a rien de bon pour eux, ici.

Un peu en retrait, Véronique terre également en elle un manque d’assurance. Pour donner le change, elle fait quelques pas sans aucun but. Elle s’approche d’un tableau posé sur un chevalet. Une œuvre en cours, le portrait d’un homme portant ruban et toge. Un homme mystérieux, avec beaucoup de charme, au sourire ambigu. Un homme dont le regard exprime une froide détermination.

Machinalement, Véronique approche sa main de la toile, comme pour caresser le tissu de la toge. Elle parcourt le granulé, subjuguée par ce regard tellement insondable. Sans crier gare, le personnage sort littéralement de sa toile et saisit sans violence sa main ! Elle pousse un cri de surprise, gesticule, tente de se dégager mais il ne lâche guère prise.

Penché vers elle en avant, il l’observe avec insistance. Son regard devient mauvais, plein de sous-entendus. Véronique se débat davantage.

Heureusement, alertés, les autres se sont retournés.

– Qu’est-ce qu’il y a, Véronique ?

Elle s’apprête à répondre mais elle se ravise. Le personnage a réintégré sa place, dans la même position. Comme s’il ne s’était rien passé. Les autres ne la croiraient pas. Il ne reste plus de trace de son aventure, rien qu’un sourire dont elle seule peut comprendre le sens.

– Rien. Ce n’est rien.

*

Bien que lentement, le temps s’écoule. Toutes ces aventures donnent faim.

L’hôte ayant disparu, l’on a profité d’une table bien garnie pour le dîner. Au moins cet homme, est-ce vraiment un homme ?, sait-il recevoir ! Le temps du repas, personne n’a parlé. Les émotions précédentes n’ont pas été oubliées, elles rendent d’ailleurs la conversation d’autant plus impossible. D’où une volonté consensuelle de ne plus aborder le sujet, de manger le regard orienté vers l’assiette.

Le repas achevé, une bonne nuit de sommeil s’est imposée à tous comme la prochaine étape logique. Alors, on se rapproche des escaliers mais Denise a des réticences à monter.

– Je n’aime pas cet endroit, murmure-t-elle, les mains prostrées sur sa poitrine. Le moindre bruit suffit à l’intimider, ses pas sont hésitants.

Enfin, elle se décide tandis que les autres déjà gagnent l’étage.

Au moment même de poser le pied sur la première marche, quelque chose s’ouvre en grinçant. Lentement mais nettement. De surprise, elle crie. Le groupe la voit trembler. Encore ! Véronique se précipite alors vers elle pour la réconforter. Elle lui masse les bras. D’en haut, l’agacement gagne les troupes. Probablement car sa tristesse met à nu leurs propres inquiétudes. Encore une fois. Alors on râle, on se moque.

Soudain, le concert des larmes et du persiflage cesse net, déchiré par une phrase prononcée par une voix masculine.

– Ce n’est rien, proclame Jim d’une voix autoritaire.

Tout le monde tourne dès lors les yeux dans sa direction.

– Il y a une porte en bois sous les escaliers et elle s’est ouverte.

Interloqué, Loïc s’approche de la rambarde. Il la devance, se penche en avant et voit effectivement cette porte que personne n’avait remarquée avant.

– Je n’aime vraiment pas cet endroit, sanglote Denise, à part.

– Allons, la rassure Véronique, nous sommes ensemble, maintenant.

– Il vaudrait néanmoins mieux monter, la contre Loïc d’un air inquiet. Tu viens, Jim ?

Jim n’entend pas. Il reste obnubilé par la porte. Un mince filet d’air froid s’en échappe. Mais surtout, dans sa concentration, peut-être dans son imagination, il entend… Quoi ? A peine un souffle ; sans nul doute possible, une voix. Éloignée, profonde, celle d’une femme qui l’appelle. Il n’entend plus qu’elle.

Jim parvient même à se représenter devant la porte. Il la possède de son regard de fou. Il ne la lâchera plus. Cet obstacle qu’il lui faut franchir pour retrouver la femme qui ne cesse de répéter son prénom. Peut-être mobilise-t-elle ses dernières forces pour cela ?

S’en approcher, la rejoindre.

– Jim !

Un puissant appel déchire son fantasme délirant et le ramène dans le monde des vivants. Revenu à lui, il monte. Il n’est que temps de voir cette journée s’achever.

*

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